Le_Chat

Genre : Drame

Réalisateur : Pierre Granier-Deferre

Synopsis :

Julien et Clémence Bouin, un vieux couple dont les désillusions, le dégoût et l'ennuie se cristallise autour de leur chat.

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Avis :

Adapté d'un roman de George Simenon, Le Chat, réalisé par Pierre Granier-Deferre, est un monument du 7éme art, malheureusement méconnu.

Le film de Pierre Granier-Deferre est noir, sombre, implacable. Le couple Bouin ne se parle plus, se méprise, sont indifférent à leur sorts respectifs : ils font leurs courses séparément, font leurs popotes dans leur coin, ils ne partagent même plus la chaleur d'un bon lit. Pire encore : il ne se parle plus. Il attendent alors désespérément la mort ou que l'état exproprie leur maison pour laisser place à un immeuble moderne. Il n'y a pas un suspens comme on l'entend communément dans Le Chat puisque on devine aisément la source de la querelle. Ce qui est le plus important et le plus enivrant dans le film de Granier-Deferre, c'est d'assister à cette dislocation progressive d'un couple, d'attendre impatiemment le dénouement de l'affaire. L'histoire de ce couple est tellement passionnante que l'on a besoin de rien d'autre que leurs présences à l'écran pour attiser l'attention du spectateur. Le film joue aussi beaucoup avec le temps : souvenirs imbriqués dans d'autres souvenirs, cercle vicieux de la mémoire, le couple ne cessant de vivre dans un passé révolu. Le temps s'est arrêté dans leur vie comme il s'est arrêté dans leur maison : des piles de journaux dans la cave témoigne du passé, des photos d'une existence antérieur qui trônent sur les murs du salon, et quelques souvenirs d'une jeunesse que l'on souhaiterai éternelle émergeant au détour d'un geste. Le cinéaste joue magnifiquement avec la temporalité de son récit puisque, avec les multiples aller et venue dans le temps, le cinéaste dynamite le récit d'un quotidien pourtant très monotone. La mise en scène joue habillement sur les métaphores de la destruction des codes de l'ancienne génération et sur la construction d'une nouvelle société libertine via les images d'un Paris en reconstruction. Le foyer des époux Bouin demeure alors le seul vestige d'une époque presque révolue.

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Le Chat est aussi une très belle manifestation du couple. Un amour qui ne devient plus réciproque, des manies qui horripiles au plus haut point, une vie réglée au millimètre prés. La figure du chat vient accentuer ce fossé, Clémence enviant cette amour démesuré que Julien porte à son animal, regrettant amèrement de ne plus être aussi féline et chaleureuse que cette bête. Pour autant, quand les deux êtres se sépare, ils cherchent chacun la manifestation de l'autre. Ce n'est plus un couple soudé par l'amour, mais des compagnons de route soudé par cette peur panique de mourir seul. Le film est donc à la fois très noir (on sent très nettement la patte de Simenon) et à la fois très beau. Sans compter que le film réunit un duo de monstre du cinéma. D'un coté, Jean Gabin, dévorant chacune de ses répliques, vous arrachant le cœur avec son visage de marbre et délivrant, lors de l'ultime scène, un regard qui traduit magnifiquement la douleur de son personnage. De l'autre, une Simone Signoret impériale, qui exploite avec un éblouissant professionnalisme ses démons intérieurs (elle joue une femme alcoolique alors qu'elle même avait un probléme avec la boisson) et illumine ponctuellement son personnage par de mimiques déchirantes de vérités. Difficile d'ailleurs de ne pas y voir, à travers ce film, un hommage à ces deux acteurs, reliques d'un passé cinématographique qui s'efface peu à peu. Enfin, signalons la très belle prestation d'Annie Cordy en gérante d'hôtel de passe et ancienne maitresse de Julien. La réalisation est sobre mais efficace, usant habillement des effets de style sans jamais trop en faire (la poétique destruction d'un immeuble au ralentit sous la magnifique musique de Philippe Sarde).

Le Chat est donc un monument du cinéma français, réunissant deux monstres sacrés dans un récit nostalgique et orageux. Une œuvre poignante, sobre et efficace, comme on en voit rarement.